Diaporama de Pablo Neruda.
Traitement des images, restauration, Guy Desmurs

Citation de Pablo Neruda

samedi 23 septembre 2017

LA MORT DE PABLO NERUDA

    PHOTO EVANDRO TEIXEIRA
 Pablo Neruda est mort dimanche 23 septembre, peu avant minuit, dans un hôpital de Santiago-du-Chili, à l'âge de soixante-neuf ans. Il était atteint d'un cancer à la prostate. Prix Nobel de littérature, considéré comme l'un des plus grands écrivains contemporains de langue espagnole, Pablo Neruda disparaît douze jours après son ami Salvador Allende, dont il avait été l'ambassadeur à Paris. Il avait, en octobre 1972, quitté la France pour se retirer dans sa résidence chilienne d'Isla-Negra, sur la côte Pacifique, et se faire soigner. Au lendemain du coup d'Etat, des rumeurs avaient circulé faisant état de sévices infligés par les militaires au poète, militant fidèle du parti communiste. Sa sœur les avait démenties. Mais des carabiniers encerclaient sa maison d'Isla-Negra, qui a été perquisitionnée, ainsi que sa demeure de Santiago.
Il savait bien qu'il était condamné à mort par le mal inexorable. Pendant ses dernières semaines parisiennes, dans cette ambassade triste et grise où il traînait son ennui d'écrivain grand seigneur peu fait pour les mondanités de la diplomatie, il se déplaçait déjà avec peine, étirant sa jambe droite ankylosée. L'œil malicieux et plissé d'une ride de complicité, ce bon vivant qui fut toujours amateur de bonne chère et de bons vins affectait de mettre ses malheurs sur le compte de la goutte.

C'est avec soulagement, malgré sa certitude de ne plus jamais revenir dans un Paris qui avait profondément marqué sa jeunesse, qu'il était rentré au pays, ce Chili étroit et profond qu'il a toujours porté au cœur. Comme un grand fauve blessé sentant sa fin prochaine, il avait regagné sa tanière d'Isla-Negra, sur la côte du Pacifique, au sud de Valparaiso. Une lande aride balayée par les vents, un bouquet de pins tourmentés, quelques rochers aux couleurs d'ardoise, une succession de caps aigus plongent dans les eaux froides : à l'île Noire, Pablo se sentait assez proche de Santiago et de Valparaiso pour ne pas perdre réellement le contact avec une politique qui le passionnait autant que la vie.

Le maître était pointilleux, jaloux de sa tranquillité, mais généreux aussi, invitant sans trop songer, à l'espagnole. " Cette maison est la vôtre ", et puis oubliant et se renfrognant, fort capable de laisser à la porte celui ou celle qu'il ne souhaitait pas rencontrer ce jour-là.

Mais quel hôte pour les privilégiés accueillis dans ce décor étrange où l'on ne pouvait manquer d'évoquer Robinson Crusoé et Bergman ! L'homme, massif, la démarche d'un terrien solide, avait le maintien seigneurial et faussement modeste des grands caciques, le masque lourd et noble de l'Indien.

Isla-Negra, c'était pour lui une manière d'être resté fidèle à Temuco, dans ce Sud où il était né, le 12 juillet 1904, d'un père cheminot et d'une mère institutrice. Temuco, petite ville de pionniers, c'est le cœur du pays araucan, de la grande forêt, des eaux pures des torrents qui tombent de la cordillère, et se précipitent dans des sillons étroits vers l'océan tout proche. De puissantes odeurs d'herbes, de troncs d'arbres abattus et d'une terre grasse détrempée par les pluies flottent à Parral, où résidait alors la famille de Ricardo Eliacer Neftali Reyes y Basoalto. Plus tard, Pablo changea ce nom pour celui de Neruda, qu'il avait découvert, par hasard, en feuilletant une revue littéraire.

Plus tard, aussi, il monte sur les hauteurs du Macchu-Picchu, près du Cuzco, où les ruines incasiques dominent les turbulences du rio Urubamba. Il en a fait, dans l'un de ses plus beaux poèmes, le symbole de la grandeur indienne, de l'homme humilié par une histoire injuste. Dans son esprit, l'Indien des hautes terres péruviennes n'était pas différent de l'Araucan : fidélité à une nature primitive, approche de l'homme humilié, deux des thèmes essentiels de l'œuvre de Neruda.

Il n'avait pas vingt-sept ans qu'il était consul à Rangoon, avant d'être nommé à Colombo puis à Batavia. Après une nouvelle parenthèse consulaire à Buenos-Aires, qui correspond à la publication de sa Résidence sur la Terre, il est, en 1934, envoyé à Barcelone puis à Madrid. Période féconde, exaltante, découverte des amitiés décisives, Federico Garcia Lorca, Rafael Alberti, Miguel Hernandez, fondation de la revue Cheval vert et publication de la seconde Résidence.

Pablo, animal politique, était né une seconde fois en 1936 dans les nuits lourdes de juillet où éclatèrent les premières rafales de la guerre d'Espagne.

Est-ce la disparition physique de quelques-uns de ses meilleurs compagnons, comme Federico, qui le fait basculer dans l'engagement politique ? Ou la soudaine révélation que les nuances et les subtilités ne comptent plus à l'heure de vérité ? Il découvre que le droit et la justice ne sauraient être de plusieurs côtés à la fois. Il choisit son camp et ne le quittera plus jamais malgré les doutes, les révélations terribles, et les brocards de ses adversaires de droite ou d'ultragauche. A la fin de 1936, réfugié à Paris, il avait fondé avec le poète péruvien Cesar Vallejo un groupe latino-américain d'aide à l'Espagne républicaine et il avait contribué à organiser l'émigration au Chili de plus de deux mille réfugiés espagnols.

Nommé à Mexico en 1940, il avait retrouvé ces certitudes simples dans les œuvres des grands moralistes Diego Rivera, Alfaro Siqueiros, Orozco, chantres de la révolution mexicaine de 1910, et ces deux influences conjointes l'incitèrent à adhérer, à son retour au Chili, au parti communiste. Il dut à cet engagement personnel, qu'il n'a jamais renié, la clandestinité, l'exil, une nouvelle errance sur les routes du monde, la connaissance de l'U.R.S.S. puis de la Chine. On lui reprocha plus tard sa fidélité inconditionnelle à l'U.R.S.S. après les révélations du XXe Congrès, mais il ne faisait en l'occurrence qu'imiter le comportement des dirigeants. Corvalan, Teitelboim, d'un parti qu'il contribuait à soutenir financièrement.

On lui a reproché aussi ses voyages aux États-Unis et ses pirouettes à l'égard de la Chine. Il n'en avait cure. Solitaire vaniteux, fragile et puissant, il sentait venir la tempête en même temps que la nuit qui descendait lentement sur sa vie. Il avait, l'un des premiers, crié au secours, lancé de nouveau l'anathème contre le péril fasciste qu'il avait aperçu, pour la première fois, campant de l'autre côté de la cité universitaire de Madrid. Personne, mieux que lui, ne pouvait sentir les analogies profondes entre ce Chili des bombes, des attentats, des provocations, des proclamations, de !a coupure en deux camps d'août 1973 et l'Espagne d'avant la guerre civile. Mais cette fois, il n'y aurait pas de brigades, pas de répit, pas de lente agonie avant l'effondrement final. Rien que l'explosion de bombes écrasant le bureau de son ami Salvador Allende, à la Moneda, et dont l'écho devait lui parvenir, assourdi, jusqu'à son lit d'hôpital de Santiago.

LA MAISON DE PABLO NERUDA A ÉTÉ SACCAGÉE

Santiago-du-Chili. - La maison est accrochée aux flancs de la colline de San-Cristobal, qui domine Santiago. Il faut, pour y parvenir, grimper une rue en pente au bout de laquelle s'étale sur un mur une fresque aux dessins larges et colorés proclamant : " Neruda, la jeunesse te salue. "
C'est là qu'est veillé le corps du poète Mais, dès l'entrée, les larmes montent aux yeux. Cette merveilleuse maison bleue, étagée sur plusieurs niveaux au milieu de la verdure et des plantes sauvages, n'est plus qu'une ruine, des " visiteurs " y sont passés la semaine dernière.

Autodafé

Tout a été détruit. Plus une vitre aux fenêtres. Le téléphone a été arraché. Quelques meubles sens dessus dessous dans des pièces désolées. Dans un coin du jardin, un livre de poèmes espagnols à demi calciné au milieu des cendres de l'autodafé. Plus un seul vestige de la bibliothèque, ni de la collection de céramiques, ni des nombreuses peintures naïves qui faisaient l'admiration des privilégiés reçus chez le maître. Pour monter d'une pièce à l'autre, il faut se frayer un chemin parmi les décombres. Patauger dans la boue, car la maison a été à moitié inondée.

Dieu sait pourquoi et comment. Du bureau subsistent seules la grande table de travail éraflée et une horloge ancienne au cadran de porcelaine bleue défoncé. Un vieil exemplaire des Lettres françaises traîne dans un coin.

Le cercueil est dans une petite pièce triste, ouverte à tous les vents On écrase des éclats de verre pour s'approcher et contempler une dernière fois le visage cireux dont la mort semble avoir accentué l'indianité austère.

Des fleurs arrivent. Deux œillets blancs sur le cercueil et quelques bouquets humbles apportés par des mains anonymes.

La veuve, Matilde Urutia, a tenu à ce que Pablo soit veillé dans sa propre maison, même saccagée. Cette mort aurait exigé des funérailles nationales. En novembre dernier encore, tandis que Salvador Allende se faisait aux Nations unies l'avocat du tiers-monde, c'était le général Prats, autre disparu, qui, au titre de vice-président de la République, avait rendu hommage au prix Nobel " dont la gloire rejaillissait sur chaque citoyen ". Nous étions au stade national. Aujourd'hui, ce même stade sert de camp de concentration pour ceux des amis du poète qui ne sont pas cachés ou tués. Les militaires patrouillent aux alentours. Seuls ont pu venir quelques diplomates, quelques proches point trop " marqués ", quelques démocrates - chrétiens libéraux, comme Radomiro Tomic. L'ambassadeur de Suède a trouvé les mots justes pour saluer l'auteur du Chant général devant les cameramen de la télévision. L'ambassadeur de France, M. Pierre de Menthon, est venu avec ses deux conseillers. Une carte laissée par un étranger est d'un laconisme éloquent : " Nos duele Chile " (le Chili nous fait mal).

Ce mardi, Neruda aura droit à l'enterrement des pauvres. Sa dépouille mortelle sera déposée provisoirement au cimetière de Santiago, dans le caveau d'une famille amie. Plus tard, peut-être, sera-t-elle transportée à Isla-Negra, près de sa maison-musée, autre merveille exquise bâtie avec amour au bord du Pacifique, mais qui, aux dernières nouvelles, vient de subir aussi le même genre de " visite ".

HOMMAGE À PABLO NERUDA À LA SALLE PLEYEL

Miguel Angel Asturias, prix Nobel, ancien ambassadeur du Guatemala en France, a lu jeudi soir, salle Pleyel, un émouvant poème à la mémoire de son ami Pablo Neruda, le chantre de l'Indien humilié et des turbulences cosmiques de la terre américaine.

Se nombreux intellectuels, artistes et hommes politiques ont participé à cet hommage au poète chilien disparu, en particulier Aragon et M. Defferre, député, maire de Marseille, et président du groupe socialiste à l'Assemblée nationale. Plusieurs dizaines de personnes n'ont pu, faute de place, entrer dans la salle Pleyel.

Quelques - uns des plus beaux poèmes de Pablo Neruda ont été lus, en particulier l'ode au Macchu Picchu, sommet de la civilisation indienne, les stances à l'amour et à la mort, les deux thèmes essentiels d'une œuvre marquée par l'engagement politique et la compassion pour l'homme. Le groupe chilien Pachacamac avait apporté ses guitares pour chanter ces airs nostalgiques et tendres qui ont fait le tour du monde.


MESSAGE DE M. POMPIDOU A Mme NERUDA

M. Georges Pompidou, a adressé mardi 25 septembre, à Mme Pablo Neruda, le télégramme suivant :
Le Monde du 27.09.1973
«C'est avec un profond et sincère regret que j'ai appris la mort de Pablo Neruda. Dans cette triste circonstance, je vous prie d'agréer mes bien vives condoléances.

 Je connaissais de longue date son talent d'écrivain et de poète. Durant son séjour comme ambassadeur du Chili en France, j'ai pu apprécier ses qualités humaines et nouer avec lui des relations amicales.

En vous exprimant mes sentiments très attristés, je vous prie d'agréer, madame, mes respectueux hommages. » 

DERNIÈRES IMAGES DE PABLO NERUDA


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L'ESSAI fort complet consacré à Pablo Neruda par Rodriguez Monegal a le mérite de corriger l'image un peu sommaire que nous avons prise, chez nous, du grand poète sud-américain. On veut absolument le scinder : il y a le poète, et il y a l'homme politique.
 LE 26 JUILLET NERUDA S'ADRESSANT
À NICOLAS GUILLEN PENDANT UNE
RÉCEPTION ORGANISÉE POUR
COMMÉMORER LE 10ÈME ANNIVERSAIRE
DE LA RÉVOLUTION CUBAINE À
L'UNIVERSITÉ DE SANTIAGO AU CHILI,
LE 26 JUILLET 1963.

C'est que nous n'approchons, dans notre langue, qu'une partie de cette œuvre immense, qui fait songer à Victor Hugo, justement, par son désordre " océan " et son abondance généreuse. Mais au moins ce que nous en savons suffit-il pour lire avec profit l'essai de Monegal, heureusement prodigue de citations et qui recourt volontiers à des documents qui nous sont souvent interdits.

Qui examine l'ouvrage complet de Neruda voit que le tout s'organise par cycles successifs, mais singulièrement et étroitement unis entre eux et dépendants les uns des autres. Par exemple, le cycle des Résidences sur la terre, par la troisième série, annonce et permet le Chant général, qui, lui-même, en divers endroits, perpétue les échos des premiers poèmes mais élabore secrètement ce qui sera le matériau, plus tard, des Odes élémentaires. Le chemin du poète, son cheminement, ainsi s'éclaire. La biographie réelle nécessite une biographie allégorique, si bien que le long séjour en Orient, l'effort d'écrire les premières Résidences, devient, littéralement, " saison en enfer ". Et résurrection, la guerre civile espagnole. Puis, par le retour au Chili, l'ouverture au monde, la montée au Machu-Picchu, le moi s'efface et, comme le dit très justement Monegal, le poète dès lors vocalise, c'est-à-dire qu'il parle pour ceux qui sont plongés dans le silence jusqu'à la mort.

A ce moment, et à ce moment seulement (1945), Pablo Neruda s'inscrit au parti communiste chilien : la poésie et la réflexion politique aboutissent, ensemble, au même point focal, l'action. Mais dès lors également, aux temps de la seconde guerre mondiale, de l'exil, de la guerre froide, Neruda va se répéter dans un discours " horizontal ", celui, principalement, du recueil les Raisins et le Vent. Mais, avant même que ce cycle ne se referme, la poésie reprendra le dessus, creusant l'être, verticale à nouveau, mais enrichie, non seulement par l'amour pour Mathilde Urrutia (les Vers du capitaine), mais par l'expérience du vaste monde.

Alors, le poète recommencera à parler de lui (ce seront Vaguedivague, la Centaine d'amour, le Mémorial de l'île noire), mais le je qui s'exprime là concerne et englobe les je de tous. Et s'avoue le Chili, qui est, malgré les voyages, les errances, les exils successifs, le seul lieu, celui de la parole, celui de la fraternité, et le moyeu immobile auquel Neruda est cloué par tous les mots qu'il a écrits, et qui chantent. Ce qui donne à sa mort, dans ce pays fusillé, une dimension terrifiante.


vendredi 1 septembre 2017

ESPAGNE - CHILI : VÍCTOR PEY TÉMOIN DU SIÈCLE


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VÍCTOR PEY LORS DE LA
GUERRE CIVILE ESPAGNOLE, 1938
PHOTO BBC
Víctor Pey Casado, né à Madrid, le 31 août 1915, est un ingénieur, enseignant  et entrepreneur espagnol naturalisé chilien ayant passé l'essentiel de sa vie au Chili.  
 VÍCTOR PEY TÉMOIN DU SIÈCLE
après avoir lutté lors de la guerre civile espagnole dans le camp républicain, et devant l'imminente chute de Barcelone, les frères Pey Casado traversent la frontière française. Ils sont faits prisonniers et sont transférés vers un camp de prisonniers à Perpignan. Après plusieurs péripéties, aidés par la famille et des amis, ils arrivent à Paris sans papiers. Víctor Pey obtient un travail de nuit dans le bureau du Gouvernement  républicain en exil.

Suite à l'appel de  Pablo Neruda venu en France chercher des espagnols pour les emmener au Chili, Pey présente sa candidature lors d’un entretien avec Neruda et est accepté comme passager du bateau Winnipeg.

En exil au Chili, il monte une entreprise d'ingénierie avec son frère et ils font fortune dans le secteur du bâtiment et des travaux publics.

 VÍCTOR PEY TÉMOIN DU SIÈCLE
En 1948  le sénateur et poète Pablo Neruda fuit la persécution engagée contre lui l'année antérieure par le gouvernement de Gabriel González Videla. Víctor l’aide à son tour en le faisant passer à la clandestinité, lui permettant ainsi de quitter le Chili. Ami de Salvador Allende, Pey soutient le candidat dans ses campagnes électorales.  Il achète le quotidien au plus grand tirage du Chili, « El Clarín », appuie le projet d'Allende, le nouveau président du Chili, et l'accompagne jusqu'à ses dernières heures dans le palais de la Monnaie. Le 11 septembre 1973, Pey doit revivre le  coup d'État qui a anéanti l'Espagne Républicaine. Il repart à nouveau en exil avec l’aide  des ambassadeurs de l'Espagne et du Venezuela.

Le dernier combat de Pey est toujours en cours. Il a obtenu que la Banque mondiale le reconnaisse comme propriétaire du journal « El Clarín », confisqué par Pinochet. Mais les  gouvernements démocratiques successifs n'ont pas voulu honorer l'arbitrage.

ODYSSÉE DU WINNIPEG: UNE AVENTURE MÉMORABLE EN AMÉRIQUE LATINE


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PABLO NERUDA REND VISITE AUX ESPAGNOLS RÉPUBLICAINS 
RÉFUGIÉS À BORD  DU WINNIPEG, BORDEAUX 1939
PHOTO IONE ROBINSON



Le 3 septembre 1939, le bateau Winnipeg arrivait dans le port de Valparaiso, au Chili. À bord de cette embarcation se trouvaient plus de 2 000 exilés espagnols qui avaient largué les amarres un mois plus tôt à Pauillac, près de Bordeaux. À cette époque, la guerre civile espagnole venait de prendre
fin et la dictature en était à ses débuts, jetant sur les routes de l’exil près de 400 000 républicains qui ont traversé la frontière franco-espagnole pour se retrouver dans des camps d’internement. Confrontés à un accueil parfois hostile et à l’impossibilité de retourner en Espagne, beaucoup d’entre eux ont essayé de partir. Certains sont montés à bord du Winnipeg affrété par le poète Pablo Neruda. Retour sur cette aventure.
La victoire du fascisme en Espagne a marqué le
LE WINNIPEG DATÉE DE 1939.
 début d’une période d’insécurité et de déception pour les républicains espagnols. Face à l'imminence de la guerre mondiale en Europe, l'Amérique latine est apparue comme une destination possible d’exil. C'est alors que le poète Pablo Neruda a convaincu le président du Chili, Pedro Aguirre Cerda, d’accueillir certains républicains. Nommé consul spécial pour l’immigration espagnole, Neruda a alors eu pour mission de choisir les personnes qui allaient monter à bord du Winnipeg.

Ce cargo, plus connu comme « le bateau de l’espoir», appartenait à France navigation, une compagnie créée par le Parti communiste français. Non conçu pour transporter des passagers, il a fallu l'aménager. Il a finalement été fin prêt en août 1939. Pourtant, la traversée n'a pas été facile en raison des différences idéologiques qui opposaient certains passagers et de l'incertitude de l'avenir. Mais tout a changé en arrivant au Chili.

« Quand on perd une guerre, il faut toujours chercher des coupables. Et dans ce bateau, où il y avait des représentants des différentes tendances politiques qui avaient participé à la guerre civile, on cherchait aussi des coupables. Les anarchistes blâmaient les communistes, les socialistes blâmaient les deux autres... Donc la traversée a été compliquée, explique Julio Galvez, auteur d'un livre sur le Winnipeg. Mais tout cela a changé en arrivant au Chili, où l'accueil a été spectaculaire. Les républicains espagnols n’en croyaient pas leurs yeux. Ils ne comprenaient pas pourquoi ils ont été accueillis en héros, alors qu’ils avaient perdu la guerre. C’est à ce moment-là que leur perception sur l’exil a changé. »

Des passagers sélectionnés par Neruda

Ces migrants n’étaient toutefois pas considérés comme des héros pour la droite chilienne. Elle a d’ailleurs accusé dans un premier temps Pablo Neruda d’avoir amené au Chili des militants staliniens.

« La droite chilienne s’opposait fermement à l’arrivée des républicains espagnols. Elle affirmait que si des ouvriers de d’autres pays arrivaient, ils allaient piquer le travail des Chiliens, explique Julio Galvez. Mais après l’arrivée, il a été évident que cette accusation était infondée, que les républicains s’intégraient parfaitement au Chili, et qu’ils apportaient une contribution extraordinaire. »

Mais il faut préciser que Pablo Neruda avait sélectionné les migrants. « Amenez-moi des milliers de républicains en tenant compte des nécessités de l’industrie chilienne », lui avait demandé le président chilien. Il y avait donc des ouvriers parmi les 2 000 migrants, mais pas seulement. C’est ainsi que la famille de la célèbre peintre Roser Bru, 16 ans à l’époque, s’est retrouvée sur le Winnipeg.

20 000 descendants des passagers en Amérique latine

Soixante-dix-huit ans plus tard, sa petite fille, Amala Saint-Pierre, revient sur l’importance de Neruda dans cet épisode. « Neruda a eu l’intelligence de mélanger non seulement des professionnels techniciens qualifiés, mais aussi des intellectuels, raconte-t-elle. C’est un bateau extrêmement symbolique, car il amène de l’espoir chez les passagers, mais il ramène aussi au Chili un groupe de personne qui va faire beaucoup de bien au développement culturel, industriel, politique et social au Chili. »

Comme elle, ils sont désormais près de 20 000 descendants des passagers du Winnipeg. Ce chiffre non négligeable fait de ce bateau une histoire très connue et valorisée en Amérique latine. Ce qui n’est pas le cas en Europe, regrette Amal Saint-Pierre : « J’ai l’impression que l’Europe ne reconnait pas l’importance de ces survivants espagnols pour l’Amérique latine. Ce sont des personnes qui ont été profondément touchées par la guerre, l’exil et l’abandon ».

Cette traversée n’a pas été la dernière pour le Winnipeg. Il a continué à naviguer jusqu'en 1942, avant d’être attaqué par un sous-marin allemand alors qu'il traversait l'Atlantique de Liverpool au Canada. Tous les passagers ont été sauvés, mais le navire a sombré.


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PHOTO THOMAS HOEPKER


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samedi 19 août 2017

81ÈME ANNIVERSAIRE DE LA MORT DE FEDERICO GARCÍA LORCA


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FEDERICO GARCÍA LORCA 
AQUARELLE DE FABRIZIO CASSETTA
1936 - 19 AOÛT - 2017
QUATRE-VINGT-UNIÈME ANNIVERSAIRE DE LA MORT DE FEDERICO GARCÍA LORCA 
Ce   samedi 19 août 2017 commémore le quatre-vingt-unième anniversaire de la mort du dramaturge espagnol. 
FEDERICO GARCÍA LORCA 
PEINTURE DE KEN MEYER 

Federico del Sagrado Corazón de Jesús García Lorca fut un poète et dramaturge espagnol, également peintre, pianiste et compositeur, né le 5 juin 1898 à Fuente Vaqueros près de Grenade et assassiné le 19 août 1936 entre Viznar et Alfacar par des milices franquistes.
Federico fait des études de philosophie, littérature et droit à l'université de Grenade où il devient l'ami de Manuel de Falla qui exerce une forte influence sur lui.

FEDERICO ET MANUEL
DE FALLA À GRENADE
Outre ses talents d'écrivain, il était aussi peintre et musicien. Passionné de musique folklorique, il organise, en 1922, un festival de Flamenco. En 1923, il participe à la création de « La Génération de 27 », un groupe littéraire de poètes, innovateur et révolutionnaire. Le groupe disparaît au début de la guerre d'Espagne.

En 1929, suite à sa rupture avec le sculpteur Emilio Aladren, il est victime d'une dépression. Sa famille l'envoie faire un voyage au États-Unis. Il rentre en Espagne en 1930 et s'installe à Madrid. En 1931, il est nommé directeur de la société de théâtre étudiante subventionnée, La Barraca, dont la mission est de faire des tournées dans les provinces essentiellement rurales pour présenter le répertoire classique.

ARCHIVES RENDUES PUBLIQUES,
RÉVÈLENT L'IMPLICATION DU RÉGIME DE FRANCO
En 1936, au début de la guerre civile, il rentre en Andalousie. Il est arrêté par le régime franquiste et exécuté quelques jours plus tard par la phalange espagnole (les archives rendues publiques, en avril 2015, par Eldiario.es révèlent l'implication du régime de Franco). Son corps est jeté dans une fosse commune. En 2008, les fouilles ont été entreprises pour tenter d'identifier son corps, mais rien ne prouve à ce jour que Garcia Lorca ait bien été enseveli dans cette fosse. Ses fouilles reprendront en 2014.

Le régime de Franco décide l'interdiction totale de ses œuvres jusqu'en 1953 quand « Obras completas » est publié dans une version très censurée.

Parmi ses œuvres on peut citer : « Poème du cante jondo » (1921), « Mariana Pineda » (1923-1925), « Romancero gitan » (1928), « Poète à New York » (1930), « Noces de sang » (1932), « "Yerma » (1934), « Divan du Tamarit » (1936), « Sonnets de l’amour obscur » (1936), « La Maison de Bernarda Alba » (1936).

vendredi 18 août 2017

GARCÍA LORCA À BUENOS AIRES EN OCTOBRE 1933


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GARCÍA LORCA À BUENOS AIRES EN OCTOBRE 1933








vendredi 11 août 2017

« PLUIE » DE FEDERICO GARCIA LORCA




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« PLUIE » DE FEDERICO GARCIA LORCA
«POÈME DU JOUR AVEC LA COMÉDIE-FRANÇAISE » 
 TRADUCTION D'ANDRÉ BELAMICH / LU PAR ADELINE D'HERMY 
-RADIO FRANCE CULTURE -  DIFFUSÉ  LE MARDI 20 MARS 2012
 DURÉE : 0:01:15 


Federico Garcia Lorca naît en 1898 au sein d'une famille andalouse aisée et libérale. Il s'intéresse très tôt aux différents domaines des arts et emprunte la voie de la poésie dès 1921 avec Canciones puis Romancero gitano (1928). En alliant modernité et folklore populaire, Garcia Lorca emporte rapidement la reconnaissance du public. Ses nombreux voyages, notamment sur le continent américain, ont approfondi et enrichi ses œuvres (Poète à New York , 1934). Dès 1935, Garcia Lorca bifurque légèrement vers le chemin dramatique. Il fonde la Barraca , sa propre compagnie théâtrale et met en scène de grands classiques. Il peut alors y représenter ses pièces Noces de sang (1933), Yerma (1935) et la Maison de Bernarda (1936). Cette trilogie tragique reste l'une de ses œuvres majeures. Federico Garcia Lorca est fusillé par les franquistes le 19 août 1936.  

jeudi 10 août 2017

105ÈME ANNIVERSAIRE DE LA NAISSANCE DE JORGE AMADO


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JORGE AMADO 

 1912  -10 AOÛT- 2017 
CENT-CINQUIÈME
ANNIVERSAIRE DE LA NAISSANCE
DE JORGE AMADO 
PABLO NERUDA, LUÍS CARLOS PRESTES
ET JORGE AMADO EN 1945
PHOTO ZÉLIA GATTAI
Jorge Amado de Faria, né le 10 août 1912 à Itabuna, dans l'État de Bahia, et mort le 6 août 2001 à Salvador, dans l'État de Bahia, fut un écrivain brésilien de l'école moderniste. 

Fils de João Amado de Faria et de D. Eulália Leal, Jorge Amado arrive en 1931 à Rio de Janeiro pour y étudier le droit. Il publie, la même année, son premier roman,  « Le pays du carnaval ». Devenu membre du Parti communiste brésilien, il commence comme militant communiste de 1941 à 1942, mais il doit s'exiler en Argentine et en Uruguay. Quand il revient au Brésil, il se sépare de sa première femme Matilde Garcia Rosa. 

Il est élu, au nom de ce même parti, à l'Assemblée nationale constituante de 1945. La même année, il se remarie avec l'écrivaine Zélia Gattai. Au début des années 1950, il est en exil politique à Paris, Prague et Dobříš (siège de l'Union des écrivains tchécoslovaques), Europe où il va rencontrer Picasso et Aragon. Après avoir été lauréat du Prix Lénine pour la paix en 1951, en 1984, il est nommé commandeur de la Légion d'honneur par le président français Mitterrand et devient lauréat du Prix Camões littéraire du monde lusophone, en 1994.


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jeudi 3 août 2017

UN POÈTE AUX COMMANDES, NERUDA ET LES RÉFUGIÉS RÉPUBLICAINS ESPAGNOLS


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PABLO NERUDA REND VISITE AUX ESPAGNOLS RÉPUBLICAINS
RÉFUGIÉS À BORD  DU WINNIPEG, BORDEAUX 1939 

PHOTO IONE ROBINSON

Le hasard a voulu qu'à peine avais-je achevé la lecture du livre passionnant de Georges Orwell, Hommage à la Catalogne, ce reportage sans concession sur la guerre d'Espagne, vue du côté des miliciens du POUM et des anarchistes engagés dans une lutte étrange contre les troupes franquistes dans laquelle ils semblent bien abandonnés par le gouvernement républicain qui ne leur fournit que des armes à moitié inutilisables, reportage complété d'une analyse politique sans concession du sabotage de la révolution par les staliniens, de la désinformation systématique organisée par la presse de gauche européenne sur la situation réelle,  un article paru dans la Croix a attiré mon attention. « L'Odyssée oubliée des réfugiés du"Winnipeg". »
J'y ai découvert qu'en août 1939,  quelques mois après la fin désastreuse de la guerre, Pablo Neruda avait, depuis Bordeaux, organisé le départ vers le Chili de 2500 réfugiés républicains, une petite partie de ceux que la France avait accueillis dans des camps de sinistre mémoire - je rappelle que leur nombre s'élevait à peu près à 400 000 -. Il avait fallu au poète une sacrée réactivité pour monter cette opération : s'assurer d'abord de l'accord d'un gouvernement chilien de type Front Populaire, obtenir une accréditation auprès des autorités françaises, se mettre à chercher un bateau d'un tonnage suffisant pour embarquer dans des conditions acceptables le plus grand nombre possible de passagers - cela fut possible grâce à l'aide du PCF qui avait créé une compagnie maritime, deux ans auparavant, pour venir en aide aux communistes espagnols - leur faire parvenir des armes soviétiques (l'information aurait fait bondir Orwell qui se plaignait à juste titre de l'obsolescence des armes qu'on avait données aux miliciens !). le plus gros bâtiment de cette flotte, le Winnipeg, est acheminé vers Pauillac, sur l'estuaire de la Gironde ; il faut encore le transformer, y aménager dortoirs et réfectoire. Les réfugiés arrivent en trains spécialement réservés et commencent d'être recensés par Neruda lui-même et des délégués des différents partis politiques républicains. Il s'agit de ne pas privilégier les uns au détriment des autres - on a, bien sûr, accusé Neruda d'avoir embarqué plus de communistes que d'anarchistes, accusation qui a depuis été démentie. Enfin tout le monde peut embarquer et le Winnipeg rejoindra le Chili un mois plus tard. Longue traversée au cours de laquelle il faut bien occuper les passagers - des activités culturelles sont organisées : lectures, chorale, ateliers de peinture ... Cette façon de ne pas oublier que l'homme ne vit pas seulement de pain est caractéristique d'une certaine idéologie de gauche dont il faut souhaiter qu'elle continue de se développer.

Bel exemple de solidarité qu'il est utile de rappeler. Je rappelle que, quelques années plus tard, sous le joug allemand, quand sera édifiée la Base sous-marine, ce monstre de béton qui devait recevoir les sous-marins et qui sert maintenant à accueillir des manifestations culturelles, les prisonniers politiques espagnols qui n'auront pu quitter la France paieront un lourd tribu à sa construction.

Je n'ai pas vu dans la presse que cet épisode qui a été commémoré au printemps dernier en présence de descendants des rescapés ait été rappelé.Mais je peux me tromper. Merci à Jean-Jacques Allevi dont l'article m'a fourni l'essentiel de ce billet.

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mardi 1 août 2017

L’ODYSSÉE OUBLIÉE DES RÉFUGIÉS DU « WINNIPEG »


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DES SURVIVANTS DU WINNIPEG. À CE JOUR, ILS NE SONT PLUS
QU’UNE POIGNÉE  MAIS LEURS DESCENDANTS SONT PRÈS DE 10 000
À VIVRE AU CHILI ET À Y PERPÉTUER LE SOUVENIR DU « NAVIRE DE L’ESPOIR ».
PHOTO MARTIN BERNETTI 

Début août 1939, le poète Pablo Neruda organise depuis le port girondin de Pauillac l’évacuation par bateau de 2 500 réfugiés espagnols vers le Chili.

Un épisode méconnu en France de la guerre d’Espagne.
Des survivants du Winnipeg. à ce jour, ils ne sont plus qu’une poignée mais leurs descendants sont près de 10 000 à vivre au Chili et à y perpétuer le souvenir du « navire de l’espoir ». 

En cette fin d’après-midi de printemps, les touristes qui sortent du port de plaisance de Pauillac, à une cinquantaine de kilomètres au nord-ouest de Bordeaux, ne prêtent nulle attention au drapeau à bandes rouges, jaunes et bleues que le vent du large malmène. Si l’oriflamme de la défunte République espagnole a été hissée à deux pas de l’embarcadère, c’est que ce samedi-là, la cité du Médoc commémore, pour la première fois, un épisode oublié en France de l’immédiat après-guerre civile : l’évacuation en août 1939 depuis les quais de la Gironde de quelque 2 500 réfugiés républicains vers le Chili.


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PABLO NERUDA REND VISITE AUX ESPAGNOLS RÉPUBLICAINS
RÉFUGIÉS À BORD  DU WINNIPEG, BORDEAUX 1939
Une spectaculaire opération humanitaire montée de bout en bout par le poète chilien Pablo Neruda, comme le rappelle désormais la stèle dévoilée, ce jour-là, en présence des autorités locales, d’une cinquantaine de descendants de républicains parmi lesquels Carmen Negrín – elle est la petite-fille de Juan Negrín, dernier président du Conseil de la République espagnole – et de militants d’associations mémorielles venus de Bordeaux, de La Rochelle, mais aussi d’Espagne et du Chili.

Retour en 1939. À l’issue de trois ans de guerre, la chute de Barcelone, le 26 janvier, scelle la victoire définitive des franquistes. Sans attendre la prise de Madrid fin mars, quelque 400 000 hommes, femmes, enfants et vieillards prennent la route de l’exil vers la France. Au Chili, où les élections de 1938 ont été remportées par une coalition de Front populaire, Neruda convainc le président de la République, Pedro Aguirre Cerda, d’accueillir une partie de ces vaincus. « Amenez-moi des milliers de républicains… en tenant compte des nécessités de l’industrie chilienne », lance le chef d’État.

Neruda part donc pour Paris, nanti du titre de « consul pour l’immigration » et se met en quête d’une compagnie maritime. France-Navigation lui paraît tout indiquée : les bâtiments de cette flotte créée en 1937 par le PCF pour approvisionner l’Espagne républicaine en armes soviétiques sont libres. Le poète-diplomate réserve le plus gros de ces navires : le Winnipeg. En juillet, deux dortoirs et un réfectoire sont aménagés dans les cales et les soutes de ce quatre-mâts.

Du 1er au 4 août, des dizaines de trains acheminent les exilés vers Pauillac. Les quais de Trompeloup sont noirs de monde. Des familles séparées depuis des semaines dans les camps du sud de la France se retrouvent enfin. Installé sous une tente, Neruda supervise la prise en charge des passagers, sous l’œil des représentants des partis politiques espagnols qui contrôlent – listes nominatives en main –, les opérations d’embarquement. Le bateau n’a pas encore quitté le Médoc que la droite chilienne accuse Neruda, compagnon de route du Parti communiste, de privilégier la montée de militants staliniens. L’allégation sera reprise plus tard par un anarchiste présent sur le Winnipeg.

Une légende aujourd’hui démentie par plusieurs historiens qui conviennent, néanmoins, que le poète a octroyé à sa guise une centaine de places. Quoi qu’il en soit, en ce début août 1939, le cargo vogue vers l’Amérique du Sud. Alors que la chaleur est accablante, le service de santé dirigé par Marcelle Herzog – fille de Marcel Cachin, fondateur du PCF –, est débordé. Si la traversée est rythmée par les trois repas journaliers, les activités lecture, peinture ou chorale, elle est aussi émaillée d’empoignades politiques. La plus tonitruante intervient lorsque parvient la nouvelle de la signature, le 23 août, du pacte germano-soviétique.

Le Winnipeg accoste à Valparaiso dans la soirée du 2 septembre 1939. Les exilés débarquent le lendemain, accueillis en vainqueurs par une foule en liesse qui entonne des chants révolutionnaires. La guerre qui débute le même jour en Europe, laisse espérer à beaucoup un retour prochain dans une Espagne débarrassée de Franco. L’illusion est de courte durée. La plupart des réfugiés resteront sur place.

À ce jour, les survivants du Winnipeg ne sont plus qu’une poignée mais leurs descendants sont près de 10 000 à vivre au Chili et à y perpétuer le souvenir du « navire de l’espoir ».


Jean-Jacques Allevi